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/ 2021

Les cimetières dans la métropole bordelaise

Quels besoins en offre funéraire demain ? Quelle place et quel sens accorder aux cimetières dans une métropole en développement ?

La pandémie de Covid-19 qui frappe depuis mars 2020 tous les pays du monde pose des défis sanitaires et repose d’une manière nouvelle la place de la mort dans nos vies, et donc dans nos villes. Comment enterrer ou crématiser des corps sans pouvoir laisser la possibilité aux proches d’être présents ? Quelle sera la place des cimetières dans le nécessaire travail de deuil à effectuer ? Cette question est rarement posée et pourtant la place des morts dans la ville a toujours été un sujet important quelle que soit l’époque considérée. Même sans la pandémie mondiale de Covid-19, la métropolisation à l’oeuvre, autrement dit la croissance démographique et économique rapide et concentrée dans les métropoles attractives comme celle de Bordeaux, justifie de se poser cette question. Les cimetières constituent en effet un équipement servant de la ville. Ils doivent à ce titre nécessairement se développer au même rythme que celle-ci.

Dans le cadre de son programme partenarial d’étude, l’a-urba a engagé un premier état des lieux sur les caractéristiques techniques et architecturales de ces équipements et de manière générale sur le contenu de l’offre funéraire (partie 1). Dans un second temps, la demande funéraire est décrite du point de vue démographique (les décès à venir) et du point de vue de ses effets induits en termes de foncier souhaitable (partie 2). Les capacités des cimetières communaux et intercommunaux se réduisent, et la disparition progressive de la génération des baby-boomers dans les trente prochaines années va accentuer les besoins en foncier funéraire. Selon nos hypothèses (hors Covid-19), les projections porteront le nombre annuel de décès à environ 6 900 à 7 300 par an entre 2020 et 2039, ce qui représente 123 500 à 129 000 décès cumulés sur cette période. Cette quantité de décès devrait se traduire selon l’estimation réalisée par 68 à 70 000 inhumations (mises en terre par opposition à la crémation) durant cette période. L’estimation de l’a-urba porte à 76 hectares la quantité foncière nécessaire afin d’abriter environ 69 000 défunts, ce qui à l’échelle de la métropole bordelaise représente 20 ans de capacité à inhumer dans les conditions et avec les pratiques actuelles. Dans ce probable scénario, des difficultés à disposer d’une offre funéraire répartie sur la métropole vont rapidement se faire ressentir dans des communes dont les cimetières montrent d’ores et déjà des signes de saturation. Demain, les deux cimetières intercommunaux de Mérignac et d’Artigues-près-Bordeaux devront-ils et pourront-ils continuer à répondre à la saturation des autres cimetières ? Le report vers les deux cimetières est en effet devenu parfois automatique lorsque l’offre funéraire et le foncier communal se raréfient. Or, pour les familles, cela doit rester un choix délibéré que d’inhumer un proche sur un de ces deux sites de mémoire.
Cette étude révèle également que la reprise annuelle de concessions correspondant à 2 % de la surface d’un cimetière existant permettrait de garantir une offre pour les prochaines décennies. Le travail de reprise des concessions serait donc le levier le plus efficace pour assurer une offre renouvelée et répartie ; encore faut-il l’engager avec efficacité. Cette réflexion et ce chantier doivent être amorcés sur l’ensemble des cimetières de la métropole. Pour ce faire, l’a-urba a initié une rencontre entre les agents d’État-Civil de l’ensemble des communes afin d’échanger à ce sujet. Un groupe de travail et de partage de méthode sur la reprise de concessions s’est constitué à la suite de cette réunion. D’autres sujets seront à aborder comme le développement d’une connaissance plus précise du type, du rythme d’inhumation et des origines et destinations des défunts. Mais, disposer sur sa commune de résidence d’une offre funéraire renouvelée et adaptée aux attentes sociétales représente un enjeu important de politique publique.
La question de la place à accorder aux cimetières dans chaque commune de la métropole a également un sens anthropologique qui mérite d’être évoqué (partie 3). Le cimetière est d’une certaine manière un lieu thérapeutique du souvenir. Lieu de recueillement, il doit permettre aux familles d’effectuer leur « travail de deuil » c’est-à-dire un travail de souvenir et de mémoire en passant par toutes les étapes du deuil que sont : le choc, le déni, la colère, la dépression puis l’acceptation. Si les spécialistes ne sont pas unanimes sur le contenu de chaque étape, ils reconnaissent que le cimetière est un lieu au service d’un rite« utile » dans le sens où le rite peut se définir comme l’organisation d’un évènement qui vise à rendre plus facile le passage d’un état à un autre (de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte). Les témoignages et analyses que l’a-urba a recueillis nous permettent d’affirmer que le modèle de cimetière tel que nous le connaissons aujourd’hui ne correspond plus à ce que chacun souhaite pour se recueillir et faire son travail de deuil. Qu’il s’agisse du monopole commercial des opérateurs funéraires ou des paysages caractéristiques des cimetières actuels (où le minéral reste la norme), peu de personnes conçoivent reposer dans ce modèle spatial, paysager et spirituel d’une grande pauvreté.

De nombreuses raisons expliquent cette diversité des attentes.
Depuis quelques décennies, le constat peut être fait de la régression de la place de la religion dans nos vies et donc d’une tendance à la disparition des rites religieux dans le traitement du deuil. Au même moment, la crémation se développe fortement. L’heure est aussi à la complexité des familles recomposées qui rend difficile les arbitrages familiaux sur le lieu d’inhumation. Enfin le développement de l’espace privé et public numérique s’accompagne de nouvelles manières de faire son deuil.
Les attentes sont également diversifiées concernant la notion de proximité des cimetières : pour de nombreuses personnes la proximité entre le lieu d’habitat et le cimetière de la famille permet d’approfondir un sentiment d’appartenance à son lieu de vie quotidienne, à un âge où les espaces pratiqués se restreignent de plus en plus autour de son logement. À l’inverse, disposer de bonnes conditions d’accès automobiles (et demain en transports collectifs ?) permet de choisir son cimetière à partir d’autres critères que la seule proximité (l’aspect arboré, l’accessibilité plus aisée aux tombes…). En réalité, les types d’offre funéraire qui existent en France et dans le monde sont beaucoup plus diversifiés que l’on peut l’imaginer : cimetière patrimonial, cimetière parc, cimetière jardin, espace de promenade animé..

Malgré la liberté accordée par la distanciation avec les codes uniques du religieux, nous assistons à une recherche en matière de rituel afin de célébrer les obsèques et la mémoire du défunt. La nécessité pour la famille de concrétiser le deuil peut se traduite par des cérémonies laïques tenant parfois du « néo-paganisme ». Nos cimetières doivent s’adapter et prendre en compte ces nouveaux besoins en offrant par exemple un espace couvert pour permettre les cérémonies en plein air à l’ombre et à l’abri des intempéries.
Dès lors, se contenter de définir un objectif quantitatif de places de cimetières n’est pas suffisant.
Il s’agit aussi de se demander :

De quelle manière l’offre funéraire peut-elle être mieux intégrée au projet politique de la métropole ?

Quelle place pour chaque confession ?

Comment accompagner le « travail du deuil » en faisant de ces lieux de souvenir et de peine, soit des lieux préservés, soit à l’inverse animés, mais quoi qu’il arrive pratiqués (ce qu’ils ne sont actuellement presque plus) ?

Comment gérer un développement de la crémation peu cohérent avec les objectifs de réduction de nos impacts énergétiques et d’émissions de carbone ?

Quelle place donner à la nature et à la réduction des effets d’ilot de chaleur au sein de ces équipements ?

Est-ce tabou de se projeter là où l’on souhaiterait reposer dans la métropole ?
En fin de compte, faut-il offrir un service public funéraire permettant aux anciens comme aux Bordelais les plus récents de se sentir appartenir plus fortement à ce territoire, à son histoire ou doit-on continuer à penser les métropoles françaises comme des territoires où la norme serait de vivre activement mais où mourir ne constituerait pas un sujet d’intérêt métropolitain ?
Pour mieux vivre, il est urgent de définir la place de la mort dans nos vies, donc dans nos villes.

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